« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » À l’anxieuse question romantique, les tissus de Toiles de Mayenne répondent tranquillement oui, sans esbroufe ni outrecuidance. Leur âme n’est pas affaire de marketing. Elle doit l’essentiel au génie du lieu et à la patine du temps. Quiconque caresse du regard ou de la main ces cotons, lins, velours, taffetas et soies palpe deux siècles de labeur ouvrier et de persévérance patronale, oeuvre commune et collective à laquelle il sera ici rendu hommage. L’armure de ces productions ne résisterait pas aussi bien à l’usage du goût et aux péripéties de la mondialisation si le village de Fontaine-Daniel ne se lassait pas d’ourdir, contre vents et marées, la chaîne des générations et la trame du paysage. Un fabricant d’étoffe, on le sait bien, est toujours un tisseur d’humanité, non seulement parce qu’il taille dans les songes et donne de l’exercice à nos sens assoupis, mais parce qu’il relie le passé au futur, disons la grand-mère au petit-fils. C’est à ce titre un agent de civilisation qui s’ignore, mot qui devrait s’écrire en fait civoilisation (n’était notre paresse orthographique). Mais rarement matière et mémoire auront fait aussi bon ménage que dans cette ancienne abbaye, avec autant d’esprit de suite. S’il est vrai qu’on ne change pas de rideau comme de chemise, de dessus de lit comme de dessous, et qu’il n’est pas dans l’habitude de nos salons de renouveler leur garde-robe à chaque printemps, les tissus de décoration ont le rare privilège d’échapper au halètement de la mode et aux retournements du snobisme. Le bonheur du jour n’est sans doute plus au broché, au damas, au moiré, au velours ciselé. Il penche vers le léger et le simple. Mais point besoin ici de « tendanceur », de relookage ou d’oracle marchand pour épouser naturellement les courbures et textures de l’époque. Les tissus d’intérieur sont choses de compagnie, comme on le dit de certains animaux domestiques quand on les prend en affection. Ils ne bénéficient pas des éphémères prestiges de la haute couture ? Peu importe. Ils ont la fiabilité de la culture tout court, entendant par là ce qui demeure, et ce qui donne un style, un esprit à nos demeures.
Peut-être conviendrait-il d’opposer, ainsi qu’on doit le faire pour les bouteilles et les livres, les tissus de communication et les tissus de transmission. N’y a-t-il pas des vins de cépage et des vins de terroir ? Les premiers ont des fortunes rapides, mais vieillissent mal; les seconds, plus confidentiels et longs en bouche, s’améliorent avec les années. Les Toiles de Mayenne, en donnant au génitif son sens premier d’engendrement, feraient alors partie des tissus de garde, parce que fidèles à leur lieu et à leurs conditions de naissance. La longévité comme prime à la singularité : telle serait, par-delà l’exploit dynastique d’une entreprise restée familiale et d’un développement en interne, par incubation en quelque sorte – l’heureuse morale de cette longue histoire. Comme si le sens de la retenue, voire du secret, propre à un site qui a cumulé au fil des siècles toutes sortes de discrétions, cisterciennes, protestantes et industrielles, trouvait sa récompense dans une certaine capacité d’innovation et d’équilibre social. Comme si l’enclos, justement cultivé, recélait à la longue une force d’ouverture sur le monde insolite. Particulier, partant universel ? Après tout, il n’en va pas autrement des produits de l’industrie que des oeuvres de littérature : plus loyalement elles sont enracinées, plus loin elles peuvent voyager, dans l’espace et dans le temps.
Régis Debray
(auteur avec Patrice Hugues, du Dictionnaire culturel du tissu, paru chez Fayard en 2005).